lundi 1 octobre 2012

Journal de Julie Manet, fille de Berthe Morisot et d'Eugène Manet

Julie MANET - Journal 1893/1899 (extraits) *****

J'ai beaucoup apprécié la lecture du journal de Julie, fille des peintres Berthe Morisot et Eugène Manet, nièce du peintre Edouard Manet.

Je peux même dire que j'ai adoré lire ce témoignage d'une jeune fille bien née, mais naturelle et sans façons, à une époque si riche en évènements artistiques et politiques.



Je recommande vivement la lecture de ce journal agrémenté de photos, lettres, tableaux...
C'est un petit bonheur de lecture qui nous transporte environ cent vingt ans dans le passé (seulement !), et, outre le bonheur de lire les émois, réflexions parfois naïves mais toujours charmantes, l'optimisme incroyable de Julie, nous remémore des pages de nos livres d'histoire (la IIIe république, Mac-Mahon, l'affaire Dreyfus, Fachoda et les Anglais...) mais cette fois-ci sous un angle intime et proche de nous. (Isabelle S. et Valérie D.: lisez-le, vous allez adorer !)


Berthe Morisot's oil painting Portrait of Julie 1889
B. Morisot :
Portrait de Julie (1889)
Julie (née le 14/11/1878) perd son oncle le fameux Edouard M. quand elle a 5 ans, en 1883.

Elle perd son père  à l'âge de 12 ans en 1892, et sa mère 3 ans plus tard.
Marquée par les deuils, la jeune Julie sera entourée par les amis artistes de sa famille, son tuteur le poète Stéphane Mallarmé,et le proche ami de la famille le peintre Auguste Renoir.

Petit mot de Stéphane Mallarmé à Julie Manet - nouvel an 1891:
"Ici-même l’humble greffier - Atteste la mélancolie - 
Qui le prendre d’orthographier - Julie autrement que Jolie
."
Fichier:Pierre-Auguste Renoir - Julie Manet.jpg
Portrait de Julie
 par Renoir (1887)


Julie  commence son journal à l'âge de 14 ans, elle le tient avec régularité jusqu'à son mariage avec Ernest Renouart (peintre et fils du peintre Jean Rouart) le 31 mai 1900.

Fichier:Eugene Manet and His Daughter at Bougival 1881 Berthe Morisot.jpg
B. Morisot : Julie
et Eugène Manet à Bougival (1881)
C'est le compte rendu quotidien d’une jeune parisienne des années 1890, extrêmement intéressant pour son rendu de l'époque, du milieu artistique, de l'évolution industrielle et des évènements politiques français et internationaux.


Julie vit entourée d'artistes peintres, et très tôt s'adonne elle-même à la peinture. sa mère reçoit régulièrement à dîner MM. Degas, Renoir...

Bien que frappée par des deuils successifs et orpheline à 16 ans, Julie conserve son optimisme hors du commun, son sens des petites choses de la vie qui peuvent procurer quelques menus plaisirs, un coucher de soleil, une lumière particulière...
Après la mort de sa mère en 1895, elle s'entoure de ses cousines dans la maison familiale rue de Villejust à Paris et continue sa vie de jeune fille de bonne famille de l'époque : cours de peinture, musique, concerts, sorties en grande tenue et chapeautée au parc, visites d'expositions. Les contingences matérielles lui semblent totalement épargnées.


Julie Manet : Le bateau de Mallarmé à Valvins
Aquarelle représentant Geneviève Mallarmé assise de profil dans le jardin.
Julie Manet :
Geneviève au jardin














[Julie+Manet+1874-1966,l'heure+du+thé.jpg]
Julie Manet : L'heure du thé
(portrait de Jeanne Gobillard)




JULIE ET LES AMIS DE FAMILLE PEINTRES ou ARTISTES

04/03/1896 : Altercation entre Degas et Monet au sujet de l’aménagement de l’exposition consacrée à Berthe Morisot :
"Est-ce que je m’occupe du public ? Il n’y voit rien, c’est pour moi ; pour nous que nous faisons cette exposition : vous ne voulez pas apprendre au public à voir ? Crie M. Degas. Eh bien si, répond M. Monet, nous voulons essayer. Si nous faisions cette exposition uniquement pour nous, ce ne serait pas la peine d’accrocher tous ces tableaux, nous pourrions simplement les regarder par terre." (p86)


JULIE PASSIONNÉE : 

B. Morisot: Julie au Bois de Boulogne

14/11/1894 : "J’ai 16 ans. Le lever de soleil est extraordinaire. Il est féerique, rose, complètement rose comme un feu de Bengale, tout est enveloppé de tarlatane, c’est merveilleux." (p54)


JULIE DÉPRIMÉE :
16/09/1897: "Jusqu’à présent, j’avais beaucoup d’ambition, je voulais avoir un vrai talent ;   maintenant je voudrais seulement être plus que la jeune fille qui peint des éventails et des abat-jour, peut-être dans quelques temps n’aurais-je peut-être même plus cette ambition-là ?" (p116)




Julie Manet peinte par Renoir
JULIE ET LES HOMMES…


17/09/1897: "M. Renoir a débandé son bras ce soir, que j’ai été horrifiée à la vue de tous ces poils, que l’homme est laid ! Un animal a une fourrure, mais l’homme a des poils qui laissent voir la peau, c’est horrible ! Tout de même, il faut du courage pour se marier avec cela !" (p116)

22/09/1897: "Jeannie dit toujours que c'est un devoir de se marier et d'avoir des enfants; mais ce devoir va-t-il jusqu'à épouser quelqu'un qui vous déplaît pour peupler la France ? En ce cas, c'est bien dur. Il m’a toujours semblé que les présentations, les mariages par arrangements, tout cela devait être odieux ; mais être aimée et aimer, cela doit être doux. Je pense que jamais je ne goûterai à ce bonheur, ce serait trop pour moi, je ne m’attends pas à de grandes jouissances dans ma vie et cependant j’espère toujours." (p 119)
JULIE ET LE PROGRES…
28/09/1897: "M. Renoir n’a-t-il pas raison ? Quel esprit sain disant toujours des choses pleines de sens ! cette mécanique qui envahit le monde est assommante, je vois avec horreur venir les automobiles, les bicyclettes, bien qu’il y en ait beaucoup trop, je trouve cela moins horrible, d’ailleurs je ne peux plus en dire de mal puisque je l’apprends. M. Renoir qui s’est cassé le bras en descendant, peut la haïr." (p117)


JULIE ET L’AFFAIRE DREYFUS...
- 16/10/1898 : "Entre les grèves (des chemins de fer) et l’interminable affaire Dreyfus, on ne peut augurer rien de bon." (p146)
- "Le 19 septembre 1898, le gouvernement Waldeck-Rousseau casse le verdict du tribunal de Rennes contre Dreyfus et gracie celui-ci (…). Le 20 septembre, Julie note dans son journal qu’elle envoie 6 francs à la souscription de la Libre Parole pour le rapatriement des juifs à Jérusalem." (p182)
- 26/10/1898 : "Les journaux apportent de mauvaises nouvelles de Fachoda, quelle question inquiétante, ce serait horrible d’avoir une guerre avec les Anglais, leur marine est si forte, cette idée me navre." (p148)
- 02/08/1899 (p178) et 15/11/1899 (p184) : Les remarques reprises par Julie ne méritent pas d'être reproduites, c'est je pense à mettre sur le compte de la naïveté de la jeune fille... mais certainement pas au crédit de son mentor de peintre le célèbre R. que je ne connaissais pas sous ce jour.


Quelques commentaires de Julie sur des oeuvres de sa mère Berthe Morisot :

03/03/1896 : Préparation de la rétrospective posthume "Berthe Morisot" à la galerie Durand-Ruel à Paris. Julie est chargée de numéroter les tableaux de sa mère.

"Le repos" : portrait de maman en blanc sur un canapé rouge et un pied en avant (par E. Manet)

Berthe Morisot : Le cerisier

"Le cerisier" : commencé à Mézy avec Jeannie en bas tendant le panier et moi sur l’échelle cueillant des cerises ; il a été fini rue Weber avec un modèle très gentil et Jeannie est restée comme elle était ; le ciel est celui d’un temps chaud, les bras de la figure du haut en silhouette du haut sur le ciel et les branches du cerisier merveilleusement dessinées. La robe rose souligne la douceur des tons verts de  l’arbre et la douceur de l’atmosphère enveloppe les lumières brillantes ça et là sur la robe. La figure du bas, au chapeau de paille très beau, est également enveloppée de vert.

Le Cerisier de gauche a été travaillé rue de Villejust entre le commencement et l’achèvement de l’autre, le ciel est plus bleu, les verts dessus plus éclatants, la figure du haut en robe blanche à fleurs roses est moins dans l’ombre et a les bras plus levés, celle du bas a aussi une robe plus claire.

Beaucoup de personnes ne savent pas lequel des deux tableaux elles préfèrent. On hésite, les avis sont partagés. M. Degas aime mieux le tableau n°3. M. Renoir l’aime mieux comme ensemble, mais préfère des morceaux de l’autre. M. Monet les admire tous les deux, M. Mallarmé  aime mieux le n°2 et moi aussi ;peut-être est-ce parce que maman le considérait de beaucoup comme le mieux, et qu’elle y avait le plus travaillé. L’année dernière, au mois de janvier, Carmentron avait emmené le tableau chez lui pour le vendre. Maman n’en avait demandé que 1.500 francs, mais lorsqu’il fut parti, elle le regretta et lui écrivit de le lui rendre. (p90)


"Les roses trémières", roses, rouges, blanches, comme des fusées elles s’élèvent sur le ciel d’été et du matin sur l’arbre encore dans une atmosphère vaporeuse. (p100)

"Intérieur" : Une femme en noir, assise de profil, à contre-jour, derrière elle une jardinière dorée, au fond une fenêtre, tante Edma et Jeannie regardent par la fenêtre. Le noir de la robe de la femme est merveilleux, et la transparence de la manche sur les bras ! Les mains très faites sont extrêmement jolies, cette figure a quelque chose de naïf en même temps que savant. Les meubles sont admirablement faits. (p88)

Chronologie du journal de Julie Manet et principaux événements 1893/1899 :

Julie Manet : Jeune fille au piano (*)
1893

Julie commence son journal - Berthe Morisot et Julie vont en vacances à Fontainebleau, près des Mallarmé - Julie fait la connaissance de Camille Mauclair - Promenade en voiture avec Laërte - Berthe Morisot en barque avec Stéphane Mallarmé - A Paris, reprise de la peinture / Visite à tante Suzanne - Un incident déplaisant / Chez Durand-Ruel - L’atelier de Renoir / Autre visite à Mallarmé - L’oncle-parrain / Musique - Funérailles du maréchal Mac-Mahon - Visite à Giverny / Julie se souvient de son père - Marie Bashkirtseff / Au Louvre

1894
Mort du parrain de Julie - Voyage à Bruxelles avec Berthe Morisot - La Libre Esthétique / Retour à Paris - La collection Duret /mort du tsar Alexandre III - Visite au marchand de tableaux Camentron - Chez Tante Suzanne / 16e anniversaire de Julie -  Une soirée à la Comédie-Française
 
1895
Maladie et mort de Berthe Morisot - La dernière lettre - Julie et ses cousines vont rejoindre la famille Renoir en Bretagne - Douarnenez/Visite à la maison natale de Paule Gobillard - Un curieux personnage dans une vieille église - Peinture en haut des falaises, à Tréboul - Mme Renoir évoque des souvenirs - Le départ des pêcheurs - Retour à Paris / La fin du monde ? - Le chat de Geneviève  / Degas exprime son opinion - Commentaires sur l’exposition Berthe Morisot - M. ZandomeneghiJulie a dix-sept ans - Un dîner chez Degas - Julie copie l’un des portraits de Manet
Self-portrait with
Julie Manet : autoportrait
avec son chien Laërte (**)
1896
Premier anniversaire de la mort de Berthe Morisot - Préparatifs de la rétrospective Berthe Morisot chez Durand-Ruel - Monet choisit un tableau - Discussion entre Degas et Monet - Julie décrit l’exposition - Mallarmé vient dîner - Lecture de vieilles lettres de bon-papa - Julie accompagne Paule à la banque : une mésaventure comique - La visite du tsar Nicolas II / Magnifique spectacle de feux d’artifice - Déjeuner chez Renoir à Montmartre - Visites de fin d’année de Renoir et Mallarmé

1897
A l’atelier de Renoir / Mlle Baudot - Visite de Julie et de Paule à Degas - Dans le Val de Loire - Les cousines préfèrent descendre à l’hôtel plutôt que dans un couvent - Séjour à Vassé /Paule est grondée par sa tante - A Essoyes, chez les Renoir - Renoir effraie involontairement Julie - Automne / Quelques réflexions sur le mariage - Julie aimerait que M. Mallarmé la conseille davantage - Réunions au Louvre / L’Odéon - Une représentation décevante aux Folies-Bergère - Renoir donne une excellente leçon de peinture à Jeanne Baudot - Julie fait la connaissance d’Ernest Rouart, élève de Degas - Un dîner agréable avec Mallarmé et Renoir - Discussion sur l’affaire Dreyfus

1898
A l’atelier de Renoir - Une histoire amusante sur le Dr Evans, de Philadelphie - L’affaire Dreyfus et les juifs - Julie et Paule voient de nouvelles peintures de Renoir chez Durand-Ruel - La collection Rouart - Renoir mange des huîtres et discute de l’affaire Dreyfus - Un horrible accident - Deuxième anniversaire de la mort de berthe Morisot - Les toiles de l’oncle Edouard – La collection Goupil - Lettres / la petite-fille de Helleu écrasée par une voiture - Renoir parle de Wagner - Les salons et les indépendants - Une journée à Valvins chez les Mallarmé - Julie fait la connaissance d’une Danoise – De nouveau en Bretagne - Une terrible tragédie – A Valvins - Des obsèques bouleversantes - Leçons de Renoir - Agitation à Paris - Julie se rend compte qu’elle n’est plus une enfant - Les primitifs au Louvre – L’affaire de Fachoda - Degas aborde le sujet du mariage - Julie a vingt ans - Jeanne Baudot et Degas - Julie rencontre de nouveau Ernest Rouart - Mariage d’Yvonne Lerolle
Julie Manet : Jeannie Gobillard au sofa (*) ou Jeanne Baudot modèle ?
1899
Triste début d’année - Guerre avec l’Angleterre ? - Julie évoque ses parents - Scandale à propos d’un tableau de l’oncle Edouard - Le château du Mesnil - Julie rêve à l’avenir - Le réalisme – La vente Desfossé - Exposition de tableaux laissés par Sysley - La collection Doria / Mauvais état de santé de Renoir - Le président provoque la colère de la foule - « Hamlet » - Les sentiments de Julie pour Ernest Renouart se précisent - La vente Choquet – Edgar Allan Poe - Le « sentiment » en peinture et en musique - Réflexions de Julie sur le mariage - Renoir parle du socialisme - Procès en révision de Dreyfus - Julie se demande si elle verra Ernest à Plaines - Pique-nique à Moyeux – Dreyfus de nouveau condamné - Voyage dans le midi - Le 21e anniversaire de Julie - Elle pense qu’elle aimerait épouser Ernest - Vilaine dispute entre Degas et Renoir - Une leçon de violon – Julie est souffrante - Visite de la collection Alexis Rouart - « Iphigénie en Tauride »

Une très intéressante chronologie artistique et historique figure en annexe de l’ouvrage. (Journal de Julie Manet, Ed. Scala, 200 p)


Lettre de Berthe Morisot à Julie, écrite la veille de sa mort :

La lecture sur le transat by Julie Manet
Julie Manet :
La lecture sur le transat (**)
Jeune fille au jardin by Julie Manet
Julie Manet :
Jeune fille au jardin (**)

"Ma petite Julie, je t'aime mourante, je t'aimerai encore morte ; je t'en prie, ne pleure pas ; cette séparation était inévitable ; j'aurais voulu aller jusqu'à ton mariage...
Travaille et sois bonne comme tu l'as toujours été ; tu ne m'as pas causé un chagrin dans ta petite vie. Tu as la beauté, la fortune, fais-en bon usage. Je crois que le mieux serait de vivre avec tes cousines rue de Villejust, mais je ne t'impose rien. Tu donneras un souvenir de  moi à ta tante Edma et à tes cousines; à ton cousin Gabriel, les Bateaux en réparation, de Monet. Tu diras à M. Degas que s'il fonde un musée, il choisisse un Manet. Un souvenir à Monet, à Renoir, et un dessin de moi à Bartholomé. Tu donneras aux deux concierges. Ne pleure pas; je t'aime encore plus que je t'embrasse.
Jeannie, je te recommande Julie".

Crédits - (*) : skyusers (**) : artnet

Voir aussi sur ce blog :

1 commentaire:

  1. quelle pages magnifiques, merci ! après avoir passé mon après midi dans des livres sur manet et morisot, je cherchais des renseignements sur le journal de julie manet.
    cordialement erika

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